Scylla : l’interview « Second souffle »

Scylla nous a fait l’honneur de répondre à nos questions : des origines de son blaze à la sortie récente de son maxi « Second souffle », en passant par son regard sur la scène rap belge, le MC bruxellois revient sur les différentes étapes de son parcours dans le Hip Hop. Une interview qui devrait plaire à tous ceux qui ont toujours voulu en savoir un peu plus sur S.C.Y., en exclusivité pour Le Bon Son.

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Le Bon Son : Scylla, pour les lecteurs qui te connaissent peu, ou pas, peux-tu te présenter et nous résumer un peu ton parcours dans le hip hop ?

Scylla : Ok. J’évolue dans le milieu du « rap » depuis maintenant un peu plus d’une dizaine d’années. Je suis belge, originaire de Bruxelles. C’est là que j’ai fait « mes armes ». Parcours plutôt classique, rien d’extraordinaire : maisons de jeunes au départ ou tout simplement chez des potes, ou dehors, puis de fil en aiguille mixtapes, compilations, etc. Y’avait pas grand chose à la clef : pas des masses de public, de scènes, c’était purement artisanal. Tout le monde était conscient de ces règles. Donc l’écrasante majorité des acteurs faisaient le truc pour le kiff, sans véritable ambition de briller. Et je pense que c’est justement « la clef »qui rendait cette époque « magique » ! Une époque que beaucoup dMC’s regrettent aujourd’hui quand tu entends leurs textes ou leurs témoignages…

Ensuite, j’ai sorti deux albums en 2004 et 2006 avec le collectif OPAK (avec Karib, L’AB7, Masta Pi et Dj Alien) : « L’arme à l’oeil » et « Dénominateur commun ».

Enfin, je me suis lancé dans mon aventure solo (entouré de mon équipe : Lams, Hkar, Ebola, Northsiderz, etc.). J’ai commencé par sortir des titres, clips et vidéos inédits sur le net : « S.C.Y. », « Marqué au fer bleu blanc rouge », « Quand tu descendras du ciel », « Clash VS le beatmaker Crown », etc. J’ai ensuite sorti ma première carte de visite : le 5 titres « Immersion » (2009) vendu exclusivement de main à main avec les clips BX vibes et BX vibes remix à l’appui. Ce projet a rencontré un accueil largement plus balaise que ce à quoi on s’attendait. Scènes, propositions de collaborations, propositions de contrats, etc.

J’ai pris le temps de la réflexion dans tout cela. J’ai finalement choisi de continuer à travailler seul avec mon équipe, quitte à essuyer un échec en termes de ventes et de couverture médiatique. Mais voilà, c’était selon moi le prix à payer pour ne pas finir par être complètement dégoûté de la zik. J’ai alors sorti un projet 9 titres téléchargeable en 2011 (Thermocline), sans réelle promo, exclusivement destiné à ceux qui suivaient de près le parcours et réclamaient régulièrement du neuf.

Et là je reviens avec le maxi « Second souffle », nom du premier titre de l’album dont la sortie est prévue pour automne 2012.

Discographie de Scylla, en groupe puis en solo, avant « Second Souffle ».

Ton blaze, c’est en référence au monstre marin de la mythologie grecque ?

En partie oui. Pour la petite histoire mythologique, à l’époque les navires avaient l’habitude de passer régulièrement par le détroit de Messine (sud de l’Italie, en référence à la moitié de ma famille qui réside près de Naples). Visiblement ils étaient assez souvent emportés par les courants et les navires s’échouaient sur certains récifs. Si bien qu’au fur et à mesure est née une légende concernant cet endroit. Il était censé être habité par un tourbillon (Charybde) attirant les navires et leurs équipages dans les « griffes » d’un monstre marin (Scylla) qui se chargeait de les engloutir un à un.

Ce qui m’intéresse, c’est la symbolique de ce mythe. Les bateaux s’échouaient  en réalité sur un rocher. Or, on a transformé un simple rocher, stable, immobile, résistant, en une bête mystérieuse issue des fonds marins. C’est un peu un processus qui me « ressemble » : je suis de tempérament assez calme, froid, posé, limite introverti (le rocher), mais quand je commence à prendre un micro ou à écrire il y a quelque chose d’étrange qui se réveille et qui vient de mes propres profondeurs.

Ça c’est le premier degré du symbole. Mais en vrai, le plus important n’est bien sur pas le monstre. Mais le fait qu’il surgisse des profondeurs sous-marines. Le fil conducteur de mes projets est d’ailleurs construit sur cette base : Immersion, thermocline, second souffle et enfin… Les gens comprendront lorsqu’ils verront le titre de l’album (qui n’est d’ailleurs pas vraiment un secret car je l’ai lâché dans un freestyle Booska-p, donc autant le mentionner : « Abysses »).

Ton maxi « Second souffle » annonce un album en suivant ?

Oui. Il arrivera en automne 2012. Enfin je l’espère, je ne suis pas « maître » de ce que la vie peut me réserver…

D’ailleurs explique-nous un peu le choix de ce titre, annonce-t-il un changement ?

Un tournant, oui. Ou plutôt un « recadrage », parce que je veux me focaliser sur une facette en particulier de mon univers. Une facette qui existait déjà donc. Le côté « égo » de la zik ne me parle plus, sauf s’il doit amener à faire comprendre quelque chose de plus profond. Je préfère axer un maximum mes titres sur leur contenu, leur message ou leur sens caché.  Sans tomber dans la moralisation bien sûr ! Sans quoi ça reviendrait à partir d’une autre manière dans l’ « égo » puisque j’aurais la prétention de dire aux gens comment mener leur vie.

Ce seront donc des titres qu’on pourrait juste qualifier d’ « humains » : partage d’états d’âmes, de sentiments, de réflexions, etc. Quitte à ce que ce soit moins facile d’accès et que moins de gens suivent. C’est un choix, j’assume.

Le tire « Second souffle » est une assez bonne image de ce recadrage. Et à nouveau, il y a un lien direct avec cette plongée vers mes « abysses », mes « profondeurs » intérieures, le besoin de souffle pour les atteindre…

Qui va-t-on retrouver à la prod ?

Le titre « Second souffle » est signé Soulchildren. Les autres sont respectivement signés Grimreaperz, Hottrack et Souplayer.

Ta voix et ton flow se font plus durs à chaque projet, c’est quelque chose que tu travailles ou qui te vient naturellement ?

Je ne tiens absolument pas à les durcir. Au contraire j’ai l’impression d’apprendre à me poser un peu plus… (sourire). Comme quoi, les interprétations divergent. Peut-être qu’elle devient plus grave, plus rauque. Ça doit être dû à l’évolution naturelle de mes cordes vocales… Et je ne sais pas si c’est bon signe ! (sourire)

Et on sent un gros travail d’écriture, un soin particulier au choix de chaque mot, comment t’y prends-tu, as-tu une recette à nous faire partager ?

Merci pour cette remarque, c’est le genre de retour que j’apprécie entendre. Ce n’est effectivement plus pareil qu’autrefois, j’ai du mal à me laisser aller à de la « tristesse pure » par exemple, ou du darkness pur. J’ai de plus en plus besoin de nuance. Quand on écrit un titre à tonalité dark ou triste, on a naturellement tendance à vouloir noircir le tableau. C’est comme ça, quand tu es de nature un peu dark, l’inspiration t’emporte.

Mais, en vrai, si on prend un peu de recul, tout n’est pas si noir que ce que notre inspi nous dicte… On dira même que tout est « gris ». J’ai donc toujours une tendance à la mélancolie, c’est ce qui m’inspire le plus, mais j’essaie de ne pas tomber dans le victimisme, le misérabilisme et de dégager quelque chose de positif de chacun de ces titres. J’essaie de rester fidèle à l’une des phrases de l’intro de l’album à venir : « Même du pire des darkness on peut faire pleuvoir de la lumière ».

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Comment t’es-tu retrouvé sur le projet « Inglourious Bastardz », et quelle a été ton implication ? Va-t-on pouvoir te voir dans un clip prochainement ?

Alors là… Je ne peux même plus exactement te dire comment ça s’est passé. Je crois que c’est par Furax que l’équipe genèvoise m’a contacté. Ils m’ont invité là-bas pendant quelques jours. J’ai écouté les morceaux qu’ils avaient déjà enregistrés et j’ai posé sur 3 titres. Peut-être que je vais encore en kicker un ou deux.

Je ne suis pas l’un des protagonistes de ce projet. Je suis arrivé à la fin parce qu’avant ça je voulais avancer sur l’album. Ils avaient d’ailleurs déjà balancé le clip d' »Inglorious Bastardz ». Et quand ils m’ont fait écouter le projet, j’ai été assez étonné du niveau (même si, vu les MC’s et les beatmakers, je m’y attendais déjà) et la mentalité m’a plu : c’est un pur rassemblement de gens qui aiment kicker, point à la ligne. Une prod tourne, les gens écrivent et posent. C’est pas plus compliqué que ça, mais je pense que ça manque !

Pour les clips je te laisse le soin de demander ces renseignements aux protagonistes. Je n’ai pas envie de m’avancer à leur place.

Quelques mots sur la scène hip hop bruxelloise :

La scène hip hop bruxelloise, et plus largement belge, est une scène qui regorge de talents. J’en ai entendu beaucoup. Maintenant il manque de véritables structures pour prendre en main ces talents. Aucun d’entre nous ne fonctionne de manière structurée, c’est-à-dire encadré par de vrais professionnels de la zik. On ne pourrait même pas avoir la prétention de savoir comment faire pour prendre d’autres artistes en main. (D’autant que la zik ne nous rapporte pas d’argent. Si on en reçoit lors des scènes c’est pour le réinjecter dans les projets ou se rembourser ce qu’on a investi).

Mais ici on sait qu’il y a de la valeur de ouf ! Et on en est fier je pense. Maintenant, malheureusement, un peu comme partout, lorsqu’un artiste sort un rien plus la tête de l’eau que d’autres, certains peuvent avoir le réflexe d’avoir l’impression de se faire voler leur place. Cette vision des choses est assez récurrente dans le milieu du rap, quel qu’il soit (peu importe sa localisation géographique je veux dire).

Je peux comprendre cette vision. Elle est en quelque sorte « naturelle », c’est un réflexe de défense. Mais à mon (humble) avis, et cet avis est partagé par tous ceux qui connaissent bien le métier, il n’y a pas « une » place, pas deux, pas trois, mais énormément à prendre ! Au plus des rappeurs parviendront à toucher un public par leur art, au plus les organisateurs auront envie d’organiser des événements. Ils savent que ça leur ramènera du monde, donc de l’argent (puisqu’ils pensent avant tout en termes de bénéfices, on le sait, c’est évident). En plus, s’il y a du monde qui suit, les médias suivront aussi, des structures se mettront en place parce qu’ils verront qu’il y a quelque chose à faire d’un point de vue financier ou autre.

Chaque victoire remportée par un rappeur belge est une victoire pour tout le rap originaire de cette région, car il va donner du crédit à tous les autres artistes. Le rap sera pris plus au sérieux dans le réseau « officiel » (tout simplement parce qu’ils ne pourront plus nier l’importance du public et comprendront les enjeux financiers que cela représente). Quand on aura compris ça, on saura qu’il faut rester solidaire et non se diviser pour parvenir à quelque chose. Tout ce que je viens de dire ne vaut pas que pour la Belgique mais s’applique à toutes les régions où le rap existe.

Je t’ai parlé à plusieurs reprises d’ « enjeux financiers ». Je spécifie pour être clair : j’ai défini le point de vue des organisateurs d’événements et professionnels du métier. L’argent est leur moteur. Ce n’est pas une critique mais un constat. Je n’accorde pas d’importance à l’enjeu financier, tout comme l’ensemble des artistes belges… Enfin je l’espère pour eux, sinon ils feraient mieux de laisser tomber ! (sourire) Personne ici ne mange d’argent malheureusement, ou alors, je le répète, uniquement pour se rembourser ce qu’il a investi. Mais bien souvent, c’est à perte…

En ce qui concerne cette scène belge, j’invite les gens à la découvrir. Beaucoup d’artistes en valent la peine. Parmi ceux avec qui je collabore régulièrement il y a B-lel, l’Hexaler, 13hor, … je ne vais pas tous les citer. Ceux que j’ai choisi de placer dans le Bx vibes remix aussi par exemple, ainsi que leurs équipes respectives. Mais il y en a encore plein d’autres. Si vous cherchez à en découvrir, vous pouvez regarder un peu les freestyles « Give me 5 », entre autres. Bref, renseignez-vous ça en vaut la peine !

Un projet avec Opak dans le futur, c’est un truc auquel vous pensez ?

Non, ce n’est pas d’actualité. J’ai partagé des moments inoubliables avec le collectif : scènes, etc. Ou tout simplement des instants « humains ». Mais ce qui a fait notre force a aussi fait notre faiblesse : nous nous connaissions à peine lorsque nous avons monté le collectif. A cette époque, Karib (que je connaissais quant à lui depuis longtemps) et moi on enregistrait régulièrement des morceaux chez Dj Alien qui, après avoir organisé plusieurs projets de mixtapes, commençait aussi à faire des prods. C’était aussi le cas d’autres gars qu’on ne connaissait pas des masses à l’époque mais qui apparaissaient sur les mêmes mixtapes et avec qui on commençait naturellement à collaborer, dont Masta Pi et l’AB7.

De là, sur un coup de tête, on s’est dit « pourquoi pas réunir ces sons, poser deux trois sons ensemble en plus et sortir un disque avec tout ça » ? On a mis un nom la dessus : OPAK collectif. Ce disque (« L’arme à l’oeil ») a rencontré un bon accueil, et on s’est retrouvé du jour au lendemain à enchaîner de nombreuses scènes puis un deuxième album (« Dénominateur commun »).

Comme je l’ai dit et j’insiste, c’était de très bonnes années ! Mais je pense que le fait de ne pas avoir été « potes d’enfance » à la base (à part pour Karib me concernant) impliquait naturellement qu’on ait des divergences de points de vue, de mentalités, d’approches de la zik, etc. Et ces divergences étaient peut-être trop grandes que pour qu’on continue encore plus longtemps ensemble. Je pense que l’évolution de chacun a démontré cette « divergence » de points de vue artistiques. Néanmoins, derrière le « désaccord artistique », pas de véritable animosité humaine. Chacun fait son truc de son côté, tranquille…

Le mot de la fin :

Je préfère ne pas le connaître.

Lire l’interview « Abysses »

Maxi « Second souffle » disponible ici : http://itunes.apple.com/fr/preorder/second-souffle-ep/id534517774

Album prévu pour l’automne.

Photo en début d’article : Andy Sabkhi / Photo en milieu d’article : Julien Desmet

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