Pourquoi crache-t-on sur les rappeurs à succès ?

Le Bon Son s’est posé la question suivante : Pourquoi crache-t-on sur les rappeurs à succès ?

C’est un fait. Dès qu’un groupe ou un rappeur vend plus de 10000 albums, passe sur Skyrock, ou fait salle comble en province, il se fait critiquer par une partie de son public de la première heure. Cela veut-il dire que ce public plus confidentiel ne continue pas d’écouter le rappeur visé ? Pas forcément.

Prenons l’exemple de la Sexion d’Assaut : sur les pages facebook « hip hop underground », ou bien sur les forums de connaisseurs, c’est un groupe désormais banni, impossible à publier, alors que juste avant la sortie de leur premier album, ils bénéficiaient d’un buzz énorme. Leur niveau a-t-il chuté brutalement en l’espace de quelques mois ? Sont-ils désormais incapables de kicker sauvagement ? Ont-ils vendu leur âme rapologique à Skyrock ? « 30% » était leur chef d’oeuvre, et « Désolé » leur arrêt de mort ? Le Bon Son vous propose quelques éléments d’explication :

Les Puristes

Tout d’abord, les puristes, et ils sont nombreux à se définir ainsi, ne peuvent, par définition, aimer qu’une partie infime de ce qui sort. Seulement la substance « pure », celle qui n’a pas cédé aux désirs du grand public, ni aux impératifs commerciaux des majors, ni aux radios, ni à la tendance, etc… Un puriste ne peut donc pas apprécier un couplet de Lefa de la Sexion d’Assaut, ou de Tunisiano. Impossible.

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Le malaise français

Ensuite, la France et les français ont un problème avec le succès en général, pas seulement au niveau du rap. Un artiste qui connaît un certain succès doit passer son temps à se justifier, expliquer qu’il ne comprend pas bien ce qui a pu se passer, que c’est le public qui a décidé, il a presque honte ! Et le malaise autour de ce succès s’étend jusqu’aux fans eux-mêmes qui n’osent pas avouer que dans leur iPod, l’album de tel artiste à succès tourne en boucle. Il est de bon ton de condamner un artiste à jamais s’il a sorti un titre commercial. B2O par exemple, tourne dans beaucoup d’iPod, mais combien de puristes vont avouer que même 10 ans après Lunatic, ils continuent d’écouter Booba, et d’étudier ses punchlines ? Très peu. « Au bout des rêves », titre plus commercial, l’a définitivement recalé au rang des vendus pour les « puristes ».

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Ce phénomène touche même 1995, non programmés sur Skyrock, et non signés en major. Ils ont vendu 10000 albums et rempli des salles dans toute la France : c’est louche. Les « puristes » et leurs fan pages ne publient plus de 1995, on peut lire énormément de commentaires tels que « ils se la racontent trop ces petits bobos parisiens », alors que quelques mois avant ces mêmes personnes saluaient le retour aux vrais valeurs du Hip Hop, en mode « gros crew et ambiance freestyle », « comme dans les années 1990 ».

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Skyrock

Un autre effet sacrificateur pour un rappeur, c’est d’être programmé sur Skyrock. On peut comprendre qu’une rotation excessive d’un titre puisse saouler une bonne partie du public, « Désolé » en est l’exemple parfait. Et puis Skyrock n’est plus ce qu’il était dans les années 90, période durant laquelle on pouvait écouter dans la même heure des classiques issus des premiers albums de la Fonky Family, Ärsenik, Busta Flex, ou bien Fabe (entre parenthèse icône, et à juste titre, des puristes). Aujourd’hui Skyrock n’est plus la même, ne touche plus le même public, et une bonne partie des artistes ont suivi la tendance US, ce qui rend la radio moins audible pour pas mal d’auditeurs de rap que nous sommes, habitués aux samples, et allergiques au vocodeur.

Faut-il pour autant sacrifier tous les groupes diffusés par la radio ? Youssoupha commence juste à être diffusé par Skyrock, des sons de son futur album rentrent dans la programmation, cela fait-il d' »Espérance de vie » (une avalanche de punchlines) ou de « Menace de mort » (une ode à la liberté d’expression et au rap en général),  des mauvais morceaux ? Son risque de chuter dans le buzzomètre est grand.

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Les majors

Enfin, l’autre faute jugée impardonnable est la signature en major. L’indépendance serait-elle un critère indispensable pour faire de la bonne musique ? Est-ce que signer chez une grosse maison de disques équivaut à avoir Laurent Bouneau, directeur des programmes de Skyrock, comme directeur artistique ? En fait le problème se situe au-delà, car major est synonyme de probabilité de succès commercial. Et comme on l’a vu plus haut, un succès commercial amène l’artiste et ses auditeurs à devoir se justifier.

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Pour clore ces réflexions, il faut rappeler que le seul rappeur à mettre tous les puristes d’accord, c’est Fabe. Il ne s’est jamais vendu, est toujours resté dans la contestation, avec une application et un talent pour la plume hors norme. Certains diront qu’il a su partir au bon moment, après avoir lancé la Scred Connexion, et rendu célèbre le dicton : « Jamais dans la tendance, mais toujours dans la bonne direction ». Et bien Fabe était signé en major, passait sur Skyrock avec ses compères, remplissait les salles de concert, et vendait des disques. Comme disait IAM en 1994, avec ironie : « Ouais c’est ça reste underground ».

Cet article a été publié sur un autre blog dans un premier temps. Après s’être ravisé l’auteur a préféré le publier sur Le Bon Son.

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8 commentaires

    • Quand l’article est sorti à l’origine, c’était il y a plus d’un mois (le 5 janvier) et je l’avais publié sur un autre blog, et j crois bien qu’on avait pas l’info de 1995 chez Polydor… J’ai remis l’article tel quel (pour des raisons que j’explique dans le premier article de présentation). Cela dit, les gens ont commencé à parler avant qu’ils signent 😉 Mais tu fais bien de le préciser !

  • Je pense que tu decris pas du tout la part de « daubisation » d’un groupe qui devient connu et qu’on (ou qui se) force à refaire vite du son pour faire de la thune. Excuse moi, mais le dernier Sexion d’Assault sur leur maman, ils l’auraient sortie à n’importe quel moment, ca aurait été jugé ridicule. Par contre c’est pas anodin qu’ils sortent ça maintenant. C’est comme les suites de films à succès, c’est souvent moins bien que l’original parce que justement l’envie / besoin de faire de la thune passe avant la passion.

    Tune critique que l’auditeur (les français sont des sales gauchos qui aiment pas ceux qui réussissent, pour caricaturer) mais t’aurais aussi pu retourner le problème dans l’autre sens, du côté de l’ « émetteur », artiste et/ou maison de disque qui, si ils font le buzz, vont tout faire pour en profiter un max, même si ça passe devoir par sortir les pires merdes.

    Et c’est là, en plus, que Skyrock joue un rôle : un groupe un peu underground, qui sort un son qui marche à la radio, on va lui mettre la pression pour qu’il colle plus au profil « grand public ». Après c’est à lui de décider s’il se vend ou pas, dans tous les sens tu terme.

    • L’article a été écrit en janvier, et je l’avais d’abord publié sur un autre site. La Sexion avait pas encore sorti son 2ème album, encore plus commercial que le 1er (j’en parle un peu dans les 10 bons sons du mois d’avril).

      Le virage difficile des 2èmes albums et la « skyrockisation » des titres j’en parle dans l’article sur le déclin du rap français. Pour cet article j’ai voulu rester sur la problématique « Pourquoi crache-t-on sur les rappeurs à succès ? », c’est pour ça que je me concentre sur le public. Après je pense que ça n’a rien à voir avec un débat auditeur de droite / auditeur de gauche dans le sens où tu peux être de gauche et apprécier la réussite d’un artiste que tu kiffes. Par contre le terme bobo pour caricaturer peut-être, snob sûrement.

      Après c’est mon point de vue, je suis content que l’article fasse réagir, même si je suis conscient que par moments moi aussi je fais mon puriste.

      • Excellent article :
        Un simple avis en faisant abstraction des textes : L’album de Sexion n’est pas plus commercial il est simplement moins Rap et un peu plus pop, mais musicalement je le trouve bien plus abouti et rechercher que l’école des points vitaux (et que beaucoup d’album de rap). Le rap à grandement évoluer il faut s’y faire. et « 75 degrés » reste un bon morceau de rap.

        Paradoxe : J’ai été puriste pendant 20 ans mais ca fait 5 ans que c’est la mode d’être puriste. Et vous, vous ne voulez pas suivre la tendance alors arrêtez d’être des puristes : kiffé le son et tous ira mieux : Pour le rap et pour vous 🙂

      • @hugo
        Morceau de paradoxe là :
        « arrêtez d’être des puristes : kiffé le son et tous ira mieux : Pour le rap et pour vous 🙂 »

        < Le rap se portera mieux s'y on se met à aimer des **** comme sexion d'assaut ? Tu dis toi même que c'est plus de la pop que du rap ……. et tu as souligner "en faisant abstraction des textes".

        Ne l'écoutez pas lol ! Enlevez vos chaînes qui vous relie à votre TV / radio et faites vous votre propre culture !

        Tout ce que tu dis là hugo, ça revient à lécher le cul des majors, déjà qu'ils souillent tout ce qu'ils touchent, "tu aimes toi être le mouton" (scarface).

        T'es quand même conscient que c'est de la musique commerciale qui font tourner ces majors et que grâce au gens comme toi (on avait déjà les jeunes générations, mais eux, ils ont une chance d'élargir leur champs de visions en grandissant, on a tous était comme eux).

        C'est de la régression culturelle là !

        Dis juste que t'as plus le temps, balance pas des "conseils" aussi … Quand t'étais puriste, t'écoutais quoi ? 2pac ?

        Désolé mais là … 0 / 20. Je suis choqué.

        Je cherche pas à être méchant, mais je peux pas rester passif là mec !

  • Hi! Bel rédaction, bon contenu, bons exemples.

    Le commentaire au dessus est tout aussi percutant.

    Personnellement, je suis purist et orienté underground. Je ne rap pas, mais j’ai moi aussi un site dédié au rap.

    Je m’intéresse plus au 90’s qu’au trucs récents parce que je suis moins souvent déçu, mais je ne suis pas borné pour autant.

    Je pense que le gros du changement s’est fait avec l’arrivé des nouveaux moyens de communication, et des machines à frics que sont les majors et les radios.

    Le bon côté, c’est que nous, petits gens que nous sommes pouvons toucher à tout ce qui se fait, passé comme présent, grâce à ces outils.

    Le mauvais côté, c’est que le diable a mis ses mains sales là dessus, et que nous ne somme pas tous des « digger » (creuser en anglais, comme j’aime les appeler) de ces moyens de communications. J’entends par là passer des heures sur des sites comme youtube ou dailymotion ou autres en quête de pépites.

    Du coup, il y a ce qui creusent, qui cherchent les trésors enfouis, et ce qui se contente de manger ce que leur donnent les médias (radio / TV / …). Ces pauvres âmes se nourrissent des excréments de ces mêmes diables, qui eux, tirent les ficelles, s’en mettent pleins les poches, nous crachent dessus et ne sont pas prêt d’être détrônés.

    La nouvelle génération sera toujours là pour apprécier ces denrées de mauvais goûts, facile d’accès. Du coup, c’est un cercle vicieux, et ça n’ira, à mon avis, pas en s’arrangeant.

    Quant aux exemples explicités dans l’article, ils sont excellents je trouve.

    1995, ils sont capable de beaucoup. J’ai apprécié les 1er morceau, puis je suis tombé sur un morceau qui ressemblé à ce qu’avait fait snoop dogg (je n’ai pas les titres en têtes sry), par contre en cherchant sur youtube, certains membres de 1995 proposent des morceaux rares, pas vu à la tv ou radio, d’un autre niveau, en adéquation avec ce que tu as dis « le retour aux vrais valeurs du Hip Hop ».

    Pour Fabe, je pense que ce gars est un peu comme Nas qui, à mon goût, n’a jamais retourné sa chemise. Je pense que s’il était encore de la partie, il continuerai de se jouer des médias et de les frapper minutieusement là où ça fait mal. J’ai presque aucun doute là dessus.

    Et enfin, tu as presque tout résumer quand tu parles de faire « de la music pour le grand public ». C’est ça que j’appelle « retourner sa chemise ». En général, c’est à ce moment là que je condamne un artiste, quand il arrête de pisser droit et par lui même. Il gagnera de l’argent, aura du succés, mais ce n’est pas là que le bas blesse, c’est parce qu’il a goûté au fruit défendu. Et il y a assez de rappeur qui galèrent dans leur coins aujourd’hui pour qu’ils aient tout mon soutien s’ils font les choses correctement (d’où le mot « puriste » je crois ?)

    Voilà. Pour conclure, je vais vous parler de mon site, qui est ma manière de lutter contre ces diables et de porter ma pierre à l’édifice. Je ne cherche pas la gloire, juste à apporter la bonne culture.

    J’ai fait un youtube-like avec toutes les fonctions interressantes telles que : playlist, lecture continue, vote, commentaire, etc. sur lequel je fais en sorte de ne représenter que cette gamme d’artistes là, les vrais, ce qui mouillent le maillot de la bonne manière. Bon, vu que mon jugement n’est pas divin, certains pourraient me railler. Sur celui ci il y a plus de 4000 vidéo; de 80’s à aujourd’hui, suivant 3 grandes catégories : Français / Us / Latino. J’ai énormément de projet à venir autour de cette culture qu’est le hip hop. Mon but étant donc de permettre à tous de connaitre la face cachée du hip hop, du bon hip hop.

    Voilà, Merci pour l’article et pour la lecture ! Longue vie à vous !

    Et oubliez pas : The real hip hop is not on the radio !

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